Exposer le futur : à quel point une exposition sur le futur doit être futuriste ?

Exposer le futur suggère de faire appel aux peurs et espoirs du public. Par exemple : je pense au futur, mon cauchemar est l’effondrement, mais en même temps, je rêve de voitures volantes autonomes. Les nouvelles technologies aident à redéfinir les musées. Dans ces nouvelles technologies, quelle place laisser à l’humain ?

Dans les musées et expositions artistiques, ces questions sont très concrètes. Dans une exposition sur le futur, les musées utilisent des ressources scénographiques et spécifiques pour parler au public. Cela ouvre également des questions éthiques, par exemple : pourquoi créer un futur et non un autre ? Quelle position doit avoir le musée envers les sujets comme l’écologie, la société ?

Les intervenants:

– Francine Guillou, Le Journal des Arts

– Stefanie Borgmann, consultante en exposition au Futurium 

– Barbara Kiolbassa, associée de recherche à ZKM Center for Arts & Media 

– Yannick Hofman, associé de recherche, Hertz-Lab ZKM, Artistic R&D plateforme du centre, participation du labo à l’exposition « Open Space ».

L’expérience futuriste dans les musées

Stefanie Borgmann, consultante en exposition au Futurium Le musée Futurium est l’un des seuls endroits dans le monde qui se concentre entièrement et de manière permanente sur le futur et tous ses aspects. Il accueille plus de 350 000 visiteurs depuis son ouverture en septembre 2019. Le concept du musée : 3 étages et des outils de méditation digitale pour explorer le futur de différentes façons. L’objectif de tous ces espaces est de développer l’opinion et le sens critique du public. On retrouve : 

– Le forum : espace d’échange, expositions, conférences, performances artistiques, jeux de rôles interactifs.

– Le Lab : workshops, développement de prototypes, show cases spéculative designs 

– L’Exhibition : exploration du futur sur 3 aspects (nature, société, technologie – voir plus loin) 


– Le Digital Futurium : différents scénarios du futur, outil pour le public qui peut choisir d’explorer différents scénarios.

Personne ne peut savoir à quoi peut ressembler le futur. Impossible de choisir une seule option sur une seule vision. Le Futurium permet d’étudier différents points de vue, pour voir ce qui est le plus plausible ou désirable. Ainsi, différents futurs sont imaginés selon les différents groupes tels que les chercheurs, les artistes, et le public pour proposer des combinaisons de ces visions multiples. À quoi cela ressemble dans une exposition ? Nous avons créé 3 espaces immersifs (« thinking spaces ») avec des scénographies adaptées.

1- Nature : comment recréer une symbiose avec la nature et la réintégrer dans notre mode de vie ? Nous avons créé l’espace en bois.
2- Société : comment repenser le fonctionnement de notre société (économie, fonctionnement ? Nous avons créé l’espace symbolisé en village.
3- Technologie : ce n’est pas un espace sur les technologies, mais une étude de l’impact des technologies sur nos vies futures. Nous avons aménagé l’espace « cube blanc », leap motion.

De manière globale, il n’y a pas de très grand rassemblement de technologies dans l’exposition. La technologie est là pour servir le contenu uniquement. On ne l’utilise pas pour donner une illusion futuriste notamment parce que nous n’avons que la technologie actuelle donc ce n’est pas faisable. Deux notions importantes sur l’expérience : L’expérience du futur : intellectuelle, intuitive, immersive, mais aussi émotionnelle. L’expérience holistique : parle à tous les sens. Pour faire une exposition sur le futur, nous débattons toujours nous entre nous sur ce que signifie vraiment une vision futuriste. La vision que nous avons choisie est basée sur l’humain : le futur de QUI présentons-nous ? Comment allons-nous le rendre accessible au plus grand nombre ?

Le Center for Arts & Media: un endroit pour définir le futur

Barbara Kiolbassa, associée de recherche à ZKM Center for Arts & Media Le Center for Arts & Media est l’un des pionniers Hub for Arts & Science & Technologies, moteur et inspiration de la révolution digitale depuis 1989. Différents arts et genres existent : films, vidéo, dance, musique. Le centre est un endroit pour définir le futur, mais aussi de recherche et d’apprentissage. Il est la combinaison entre les recherches, les expos, les performances, et les archives. C’est un « centre » et non « musée ». Points d’intérêts : la participation du public, l’alliance avec l’économie, la politique, la société et la culture de l’âge digital. 

L’objectif et l’éthique du Center for Arts & Media sont le partage de la connaissance. Quelle est l’expérience futuriste du Centre ? Ce qui compte, ce n’est pas forcément à quel point une exposition est futuriste, mais plutôt la manière de préparer le public au futur, et la façon d’échanger, de travailler avec le public pour donner une forme au futur. 

Ces deux dernières années, nous avons mis en place le projet Open Code. Ce projet éducationnel a été conçu comme une expérience de connaissance où se connecter et échanger avec les autres est central. Notre hypothèse de base porte sur la révolution digitale qui est venue avec un changement de la structure du pouvoir dans notre société. Ceux qui savent coder comprennent le fonctionnement des algorithmes. Ils ont un avantage par rapport aux autres et seront en avance dans le futur. La connaissance du code est la clé pour comprendre notre société et son évolution. Quel est le nouveau challenge pour les institutions artistiques ? Il faut démocratiser le code et donner du pouvoir au public pour le futur. Pour relever ce challenge, nous avons créé Open Code comme une plateforme participative accessible à tous. Chacun peut y contribuer, échanger et apprendre pour acquérir de la culture digitale et s’imprégner de la culture de code. Nous avons également fait participer les communautés locales, « fab-lab » local, hackers, et autres institutions pour créer l’exposition. Le musée devient donc une place d’éducation civique. Le public éduque le public. Une exposition sur le futur doit être une plateforme d’échange et de partage sur le pouvoir de la connaissance, grâce à la collaboration, au crowdsourcing, et en invitant des communautés. 

Nous avons organisé des workshops sur la manière de coder, la self-défense digitale, l’histoire informatique. Toujours dans l’esprit d’organiser par le public pour le public. Une exposition sur le futur doit être dans un espace différent. On casse littéralement la hiérarchie traditionnelle du musée avec la création de multiples espaces accueillants et flexibles. En effet, le public doit sentir qu’il peut venir et s’impliquer de la manière dont il le veut, être libre et à l’aise. L’Open space, les canapés, les machines à café et les fontaines d’eau, la table de ping-pong, les plantes, etc. … L’espace est vraiment devenu une force. Nous avons changé notre manière de fonctionner de notre institution : exposition gratuite, nourriture autorisée, changement d’horaires en incluent les soirées). 

Tous les organismes peuvent réserver notre espace sur notre site pour y tenir leurs conférences ou expos. La création d’une « communauté open source » où les participants ont créé de la connaissance entre eux, ont été plus créatifs et ont acquis des compétences. Le musée devient une académie et un terrain de jeu du futur, éducatif, mais fun.

La place de l’intelligence artificielle dans les expositions futuristes

Yannick Hofman, associé de recherche, Hertz-Lab ZKM, Artistic R&D plateforme du centre, participation du labo à l’exposition « Open Space ». 

Le Hertz Lab est constitué d’une équipe de 16 personnes, artistes, développeurs, informaticiens… Pour l’expo Open Code, le Hertz Lab a développé une trentaine d’œuvres d’art. Par exemple, l’œuvre « You Are Code » est une représentation digitale des participants. Ils sont « scannés » quand ils entrent dans l’exposition. La technologie analyse les visiteurs (âge, taille, etc.) : ils sont « digitalisés » et exposés. 

Le Deep Learning, ou apprentissage profond, est l’une des principales technologies de Machine Learning et d’intelligence artificielle. C’est notamment la technologie utilisée pour réaliser certaines productions artistiques. Les artistes qui travaillent avec nous, l’utilisent régulièrement pour inclure des algorithmes dans des œuvres d’art. Par exemple, le modèle GPT-2 qui est capable de créer des fake news. 

Le Projet CECIA est un projet artistique qui intègre cinq compositeurs et des algorithmes d’apprentissage automatique afin de produire une composition de musique électroacoustique. L’intelligence artificielle a appris les méthodes, les spécificités, les préférences de chacun pour les intégrer dans une composition. 

Le projet Flick KA AI est un photo-booth présent pendant 10 ans dans le musée. Les visiteurs pouvaient se prendre en photo et les télécharger sur internet. Flick KA AI a permis de développer un algorithme spécial traitant ces photos, capable de produire des imitations des visiteurs de musée : la création de visages. 

Les projets de R&D à venir : « The Intelligent Museum », en collaboration avec d’autres musées allemands. L’objectif de ce projet est d’inclure l’intelligence artificielle dans les espaces d’exposition. The Intelligent Museum est la création d’espace de recherche pour les artistes, les informaticiens, les chercheurs et les scientifiques. Nous avons créé un décor (setup) d’exposition assisté par l’intelligence artificielle (cerveau centralisé, dépendant d’algorithmes, nourris par des données multiples de différentes installations interactives). Par exemple, l’exposition « You Are Code » récupère des données de ses visiteurs, et les envoie à l’IA, qui peut ensuite changer quelques paramètres. On ne sait pas encore ce qui va sortir de ce projet exactement, mais cela peut donner un espace de recherche pour les artistes et visiteurs, et donc une nouvelle expérience d’interaction. 

Pourriez-vous imaginer une expo sur le futur sans aucun outil digital ? 

Stefanie Borgmann : oui, c’est ce qu’on fait dans notre espace « On Display ». Notamment dans les espaces sur la nature ou la société (sauf les écrans vidéo pour y montrer des interviews). On peut éviter le digital en réfléchissant à des outils innovants, mais ce n’est pas forcement nécessaire de les éviter, car cela fait partie de notre vie quotidienne donc cela n’aurait pas de sens. 

Barbara Kiolbassa : les moyens digitaux sont parfois utilisés comme une solution a priori facile. Mais l’important pour un exposant, c’est de savoir utiliser les différents médias pour passer son message et de développer une pensée critique, sans pour autant qu’ils soient forcements digitaux. Au ZKM, nous exposons beaucoup d’œuvres d’art contemporaines, qui pour beaucoup, utilisent le digital, mais aussi l’explorent de manière critique. C’est une part importante des expositions contemporaines. Quelles sont vos actions pour attirer un public anti-technologie ou peu connaisseur ? 

Yannick Hofman : Nous avons fait beaucoup d’ateliers créatifs et visites qui étaient pour ce public. Par exemple, la « self-défense digitale » qui a très bien fonctionné pour éduquer notamment le public âgé à se protéger et utiliser internet de manière sécurisée. Nous sommes un musée d’art avant tout et nous avons le trafic des personnes aimant l’art. En collaboration avec une Église locale, nous avons organisé une messe œcuménique dans l’expo Open Code. Notre public est très jeune, la collaboration avec l’église a été très intéressante pour attirer une nouvelle audience afin de la diversifier. Après la messe, un échange avec le public sur la manière dont le digital influence la société, a été mis en place. 

Stefanie Borgmann : Exemple de l’espace « Robotics » : grâce au musée, et la création d’un espace sur, où l’on peut explorer la robotique, la découvrir et la toucher sereinement. Cela aide à transmettre une attitude plus positive envers la technologie, et dans ce cas, les robots. Nous pouvons donner comme exemple l’expérience du robot Powell, pour aider à lutter contre la démence. Éthique : pour exposer le futur, est-ce que les musées peuvent / doivent être neutres ? (climat, inégalités sociales, sociologie, etc.) 

Stefanie Borgmann : la neutralité du contenu présenté est une base. Nous donnons à notre audience le pour et le contre, par exemple sur l’énergie nucléaire. Mais, nous faisons également attention à ne pas donner un sentiment de désespoir face au futur. Nous leur passons donc le message que le futur dépend également d’eux et qu’il y a des solutions à beaucoup de problèmes. Mais il faut agir ! Donc notre contenu est neutre, mais avec une issue positive. 

Yannick Hofman : nous essayons aussi de soulever des questions, construire des scénarios que nous pouvons explorer collectivement. Il ne faut pas se positionner en disant ce qui est juste ou non, mais au contraire poser les questions.