Comment la narration immersive bouleverse l’industrie des expositions temporaires 

Modérateur :

Sophie Egly, Écrivaine et co-fondatrice de Culture & Co (France)

Les intervenants:

  • Mike Jones, Chef de production, Marshmallow Laser Feast (Royaume-Uni)
  • Roei Amit, Responsable Digital et Multimédia, Grand Palais-RMN (France)
  • Lawrence Chiles, Responsable Numérique, National Gallery of London (Royaume-Uni)
  • Marie Sandrine Cadudal, Nova Consulting (France)
  • Elisha Karmitz, CEO, MK2+ (France)

Nous sommes dans une ère où la culture et l’art se consomment en expériences éducatives, sensorielles ou divertissantes. Les nouvelles réalités physiques que nous donnons aux expositions stimulent les limites des réalités, jouent sur nos perceptions et nous embarquent dans ces voyages exceptionnels où la connaissance n’est plus textuelle ou factuelle, mais au contraire sensorielle et expérientielle. Savoir créer une exposition immersive telle que celles qui font des milliers d’entrées tous les mois n’est pas inné pour tous. Ce type de transformation nous incite à changer notre manière de concevoir le contenu exposé et le visiteur, mais aussi notre manière de coproduire les expositions temporaires.

Les outils de médiation et les expositions permanentes au fil du temps

Sophie Egly, écrivaine et co-fondatrice de Culture & Co

 

« Les expositions temporaires ne sont pas régies par les mêmes règles scénographiques. Les expositions permanentes sont souvent une exposition d’œuvres d’art classiques tandis que les expositions temporaires plongent les visiteurs dans un univers immersif, avec un scénario bien spécifique comme la vie d’un artiste ou une période artistique.

 

Dans les années 60, les expositions temporaires ont démocratisé l’art, à travers le storytelling. Les scénographies sont plus poussées et les outils de médiation se multiplient.

 

En 1967, au petit Palais, l’exposition Toutankhamon a été pensée comme un vrai show qui invite le visiteur à explorer son imagination. C’est aussi à ce moment-là que les premiers audioguides sont apparus pour aider dans la médiation.

 

Depuis la fin des années 60, les expositions temporaires n’ont pas beaucoup évolué. Le 21e siècle est marqué par de nouveaux outils de médiation tels que les dispositifs de réalité virtuelle. Le visiteur et l’espace d’exposition ne font plus qu’un. »

 

L’Art autrement : les défis stratégiques au National Gallery de Londres

Lawrence Chiles, Responsable Numérique, National Gallery of London

“Au sein du National Gallery de Londres, nous avons mis en place une nouvelle approche pour encourager l’innovation et rendre compte de l’avantage des nouvelles technologies sur les expositions. Le public désire ce qu’ils voient autour d’eux au quotidien, ils veulent des expériences, de l’interaction, du partage.

 

Le premier projet a été un challenge, et pour ce faire, nous avons travaillé avec des agences spécialisées. Par exemple, un script d’une visite entière a été écrit pour tenir dans une expérience immersive de 10 minutes.

Dans le second projet d’exposition immersive, le challenge était de faire croire aux visiteurs que la peinture devant laquelle ils se trouvaient, en face à face, était bien la vraie.

 

Par la suite, il était nécessaire d’étudier de nouveaux outils de méditation pour avancer plus vite dans l’innovation de la narration immersive. Une résidence d’artistes a été créée et s’est penchée sur les différentes expériences que nous pourrions offrir à nos visiteurs. Le projet “A dancing experiment” a vu le jour. Le visiteur plongé dans une expérience VR voit évoluer des danseurs dans l’une des salles de la National Gallery. Dans ce projet, nous avons exploré la fusion de l’art, de l’architecture, de la danse et de la technologie de la réalité virtuelle.

 

Le succès des dispositifs immersifs au sein du Grand Palais

Roei Amit, responsable Digital et Multimédia, Grand Palais-RMN

« Au Grand Palais nous avons développé un nouveau format d’exposition qui inclut beaucoup d’interactions et de l’audiovisuel.

 

Les visiteurs sont plongés dans un univers immersif montrant des sites archéologiques en ruines. Au sein du musée, nous disposions de très peu d’objets réels à montrer. Mais le numérique a pris le relais pour une immersion réussie, dans cette reconstitution.

 

Un nouveau format pour un nouveau type d’expérience visiteur est également apparu. Un videomapping a été installé dans la nef du Grand Palais pour créer un environnement spécial. À la suite de ce nouveau format digitalisé, nous avons observé que le public se comportait différemment de ce que nous avions l’habitude de voir. Les expériences immersives ont littéralement explosé ! Les habitudes numériques conduisent les publics à changer les leurs. Et ces expériences permettent de toucher un nouveau public habituellement éloigné des lieux de culture et les digital native. Les publics venus voir “(E) motion”, la création visuelle de Wim Wenders ont adopté des comportements nouveaux : plus collectifs, plus décomplexés, plus libérés, ils dansaient, s’asseyaient… »

 

Comment inventer et explorer de nouvelles techniques pour engager les visiteurs qui sont constamment face à des outils technologiques ? Avec l’exposition Pompéi, nous avons travaillé sur 3 axes : émotionnel, narratif et interactif. »

 

La création d’expériences émotionnelles

Elisha Karmitz, CEO, MK2+

 

« À l’agence MK2 +, nous apportons des solutions techniques et des contenus à des clients très variés. Le storytelling est au cœur de nos créations émotionnelles.

 

Nos quelques projets :

 

  • Le musée du Quai Branly organisait son “Week-end en Océanie”, un rendez-vous festif et gratuit pour mieux comprendre les enjeux sociétaux et environnementaux contemporains en Océanie. Nous avons accompagné le musée en y intégrant des expériences immersives et des films pour son cinéma en plein air. Nous avons créé 2 salles immersives avec la technologie de la vidéo projection à 360 °, et apporté une solution de VR.
  • Le Grand Palais et Emk2 ont proposé de revoir sous un œil nouveau des films inoubliables pour célébrer les 30 ans de la pyramide lors d’un festival de cinéma. Cinema Paradiso. Un vrai cinéma en plein air de 24 m de haut a été installé dans ce lieu rempli d’histoire.
  • Altarea Cogedim cherchait à développer une nouvelle offre semi-permanente au sein de l’extension de son centre commercial Cap 3000 afin de proposer une offre expérientielle à sa clientèle et attirer de nouveaux publics. Nous avons proposé au visiteur de se mettre dans la peau d’un poisson en passant de l’autre côté du bocal grâce à une technologie de projection vidéo et sonore à 360 ° qui couvre les murs et les sols sur plus de 300 m2. »

Les expositions temporaires sont-elles vouées à être remplacées ?

 

Marie Sandrine Cadudal, Nova Consulting

 

« Les nouvelles technologies ont pris de plus en plus de place dans les expositions pour répondre aux besoins et aux habitudes des visiteurs qui ont beaucoup évolué ces dernières années.

 

Sur 10 000 personnes, 90 % des Français attendent une approche plus dynamique et interactive des contenus.

 

De plus en plus de sites culturels ouvrent avec différentes approches, le paysage est donc très concurrentiel et il faut trouver des moyens de différenciation forts. Les expériences immersives, dont la réalité virtuelle, en font partie intégrante et de plus en plus de sites sautent le pas.

Les narrations immersives sont aussi une réponse aux enjeux économiques ; les frais des expositions classiques sont de plus en plus élevés, en particulier à cause des transports, et à la conservation des œuvres. Les expositions digitales sont une des réponses à ces enjeux ! »

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QUESTIONS :

« Les visiteurs viennent en général pour voir les vraies œuvres d’art. Est-ce que les expositions temporaires sont amenées à durer ou bien dans quelques années, les visiteurs voudront revenir aux expositions plus classiques ? »

 

Roei Amit :

« Depuis le début du 20e, nous avons beaucoup évolué sur les questions de conservation, de reproductions… Il est donc difficile de qualifier le “vrai”. Les visiteurs viennent avant tout pour une expérience, pour se plonger dans un univers et ce que nous voyons. Les attentes des visiteurs sont en lien avec l’époque dans laquelle ils vivent. Nous devons donc évoluer dans ce sens avec de nouvelles pratiques et expériences. »

 

 

Lawrence :

« Les expositions immersives sont créées pour enchanter le visiteur. À la sortie de ce type d’exposition, ils ne sont pas frustrés de ne pas avoir vu le “vrai”. L’important est la connexion que nous arrivons à établir entre le visiteur et l’objet, et non l’objet en lui-même. »

 

« Y’a-t — il des sujets culturels plus pertinents pour une expérience immersive ? »

 

Elisha :

« Il y a tellement de musées différents, de publics différents qu’il est difficile de trouver un seul sujet qui peut être pertinent pour tous. L’important est de se focaliser sur l’histoire qui veut être racontée, sur quelle émotion, sur quel public. Storytelling + Emotion = STORYLIVING. »

 

« Pensez-vous que les espaces d’exposition actuels sont toujours d’actualité ou deviennent obsolètes pour accueillir les expositions immersives ? »

« Le plus gros challenge pour les musées actuellement est de faire les bons choix. C’est pourquoi les consultants et les agences sont là pour conseiller les musées.

Les dernières années, nous avons beaucoup testé, mais nous ne pouvons pas savoir comment sera l’avenir. Mais nous pouvons créer le futur que nous voulons voir. »

 

« Comment les organisations gèrent-elles les budgets, l’évolution des différents métiers dus à ces expositions immersives ? »

« Les expositions immersives et digitales ne sont pas moins chères que les expositions classiques. Nous devons être au courant des technologies de demain, utiliser nos ressources internes, mais également de s’entourer des bonnes personnes.

 

“Cela évolue très vite, il faut savoir apprivoiser les nouveaux outils. Il faut être très collaboratif dans notre manière de travailler, ce qui est assez différent de ce que nous avons l’habitude de faire.”

 

“Est-ce que les expositions immersives sont plus ‘eco-friendly’ ?”

“Il y a moins d’assurances, de frais de transport, etc., mais cela dépend, car les expositions immersives utilisent aussi énormément d’énergie électrique dans les serveurs, les videomapping… Donc je serai prudent sur le terme eco-friendly. C’est un autre type d’énergie que nous utilisons.

Il faut donc pousser les analyses, il est encore trop tôt pour déterminer la côte ‘eco-friendly’ de ce genre d’exposition.”

“La demande des musées explose concernant les expositions immersives, comment y faites-vous face ?”

 

“Nous nous adaptons, il faut avoir la bonne stratégie au bon moment. Il ne faut pas perdre notre passion, la qualité et le rendu de chaque projet. Mais nous adaptons nos équipes pour y faire face.”